Pensées en bric à vrac

15 janvier 2012

Le bruit, l’ombre et le silence

Le bruit, l’ombre et le silence


Quand la lumière s’éteint, elle sait que cela vient, que cela va venir, elle ne peut y échapper. Des craquements se font soudain entendre, qu’elle n’entendait pas. Elle rallume, tout se met à bruire, ses oreilles se ferment comme des fleurs à l’envers. Elle éteint et ça recommence, un immense silence d’abord et puis cela ressort de tous les côtés, des murs, du sol, de la fenêtre pourtant fermée. Des sons minuscules comme des fourmis emplissent l’espace, s’en vont, reviennent au rythme du cœur dont la voix se fait enfin perceptible, boum… boum… boum…


De partout, le bruit résonne, comme le vent, elle ne peut y échapper. Des grains de sable la frappe aux tympans, grésillement d’ondes des radios anciennes. Elle entend nettement une voix qui chuchote à côté. Elle dit : « Rendors-toi, ce n’est rien, juste un besoin, je vais revenir. » Elle entend les ressorts qui grincent, elle entend le bois qui plie, se déplie, elle entend le parquet qui souffre, elle entend, poum… poum… poum…


Le bruit est toujours là, partout, elle le sent jusqu’au plus profond d’elle-même. Il la rassure, il la berce dans l’assurance que tout va bien, tout est là, elle, son corps, sa chambre, tout est là, présent, visible, au point qu’elle le touche juste par la pensée, tout est là, sauf…


Le silence complet, la respiration s’éteint, la poitrine haute se retient, puis s’affaisse doucement, doucement, sans faire de bruit. Partout, le bruit revient sauf autour de la porte. Elle le sait, il est là, juste derrière à attendre le bon moment. Elle voit tout, le bruit la guide partout autour, ses pensées ricochent d’un mur à l’autre, de la fenêtre à la grande armoire, de la table de chevet au petit bureau, de l’étagère alourdie de livres… stop ! Une lueur l’attrape soudain, ses livres, elle aime tant ses livres. C’est un trou de verdure où coule un ruisseau, elle chante malgré elle un bout de Rimbaud. C’est bon, ça soulage, son cœur recommence à battre normalement, la poitrine monte et descend, le carcan est levé, elle se sent bien. Elle repart, cogne contre une chouette blanche en plâtre, une petite sculpture, cadeau d’une amie oubliée. Elle sourit malgré elle, de joie et de tristesse, c’est bon, elle se sent bien. Alors elle reprend son vol de mouche aveugle, cela vrombit de partout, l’espace est intact, elle cogne et cogne encore contre toutes les parois du cube et recueille à chaque fois un bout de souvenir, un morceau du quotidien, une étincelle de lumière. Partout elle cogne et puis revient à elle comme une abeille et le miel est bon, alors ça va, tout va bien. Et puis ça grince. Elle voit presque la poignée ronde de cuivre qui se tourne. Le silence est partout autour. Partout autour le bruit couve ce silence. Et puis ça grince à nouveau, la porte s’ouvre doucement et tous les bruits s’en vont, s’échappent par cette minuscule ouverture qui s’ouvre, qui s’ouvre, qui s’ouvre…


Silence.


Le bruit revient, c’est la respiration du corps, malgré lui, malgré elle. Elle a mal mais ne ressent rien, juste ce bruit familier qui revient, qui lui fait tant de bien. Sa main s’égare fébrilement sur la table de chevet, elle cherche l’interrupteur, le trouve, presse, presse et puis se retient. L’obscurité l’angoisse, elle voudrait voir, mais elle se retient. Les bruits sont revenus, alors tout va bien. Sa pensée cogne contre eux comme un homme perdu dans une foule. Elle frôle des craquements, elle caresse des bruits mats de plâtre blanc, elle essuie un chuintement de poussière, elle gratte un claquement de bulle d’air. Sa poitrine est affaissée mais elle se relève, elle est lourde et brûlante, mais elle se relève et la respiration repart. La porte est fermée et silencieuse à nouveau, elle est opaque à ses pensées. De derrière ne lui vient, de loin, de très loin, qu’un murmure de pas sur le parquet, poum… poum… poum…


Elle se retourne, ses jambes collent, elle se retourne encore, le sommier se détend, se retend, ça grince partout dans la chambre, elle pince ses lèvres comme si ça venait de sa bouche. Elle se retient un instant de respirer et elle entend le sommier qui grince et un chuchotement de voix qui dit : « Tu en as mis du temps. » et une autre : « C’est l’âge, que veux-tu ? » et de nouveau le silence et le bruit qui se répand comme une douce chaleur. Elle tremble un peu, s’en recouvre, et s’endort.

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07 janvier 2012

Pensées zoonotiques

ça demande à être retravaillé, voire développé, mais je vous le livre tel quel, histoire de voir...

 

Pensées zoonotiques

 

Une scène indéfinie, lumière vague sur trois personnages :

Maître Conteur qui joue également le rôle de Dog Hot en habit blanc

Etienne Coli et Sally Monel, un homme et une femme en habit noir



MC - Longtemps Dog Hot fut figé au piquet de l’instant. C’est comme ça qu’on le différenciait de son maître, pas l’indien, le classique. Souvenez-vous bien du tableau de Gérard Garouste, il en est question ici comme ailleurs sans-doute.

Sally Monel – Il a fini son intro, on peut y aller ?

 Etienne Coli – Non, pas encore, tu vois bien qu’il ne s’est pas encore retourné pour nous laisser la place.

Sally Monel – Je ne vois rien d’ici, tu me préviendras, hein ? Je ne  voudrais pas être décalé.

Etienne Coli – Décalé, par rapport à quoi ?

Sally Monel – Mon entrée, sa sortie…

MC – C’est pas bientôt fini ?

Etienne Coli – On se disait la même chose.

MC – Vous savez bien ce que je vais dire, non ?

Etienne Coli – Ben, non, pas vraiment, ça change à chaque fois même si ça y change rien, d’ailleurs.

MC – Alors  vous savez, et vous saurez quand il sera temps.

Etienne Coli – Pardon, on ne vous dérangera plus.

MC – J’espère bien. (Il se racle la gorge, prend une longue respiration et continue). Il fut un temps qui est toujours, peut-être, où Dog Hot était enchaîné à l’instant. Il ne vivait rien d’autre, ne comprenait rien d’autre et n’espérait pas, ni vivre, ni comprendre rien d’autre. Ce qui n’avait pas de sens, n’en avait pas, ce qui en avait, en avait, cela ne le concernait pas. Puis il vint un jour où tout s’écroula. Il entendit un bruit de cuillère contre une tasse, un bruit de métal contre du verre très reconnaissable. Il sentit le café chaud, âcre, profond, solide. Alors il se redressa, les draps tombèrent sur ses cuisses et il réalisa qu’il était nu. Il tourna la tête, la pencha et ne vit personne. Il étendit son bras, ouvrit sa paume et caressa l’oreiller à côté du sien, il était encore chaud.

Sally Monel se retourne et, automatiquement mue par une roue inverse, MC tourne le dos à la scène.

Sally Monel – Chéri ! dépêche-toi, ton café va refroidir. Un sucre pour moi, un et demi pour toi, il faut toujours que tu coupes tout, c’est maladif.

Etienne Coli – (toujours de dos) Je suppose que c’est moi qui dois jouer Dog Hot ?

Sally Monel – Mais non, Dog Hot n’est pas là.

Etienne Coli – Je fais quoi, moi, alors ?

Sally Monel – Un voisin, je suppose, mais pas tout de suite, laisse-moi finir.

Etienne Coli – Excuse-moi.

Sally Monel – (rehaussant la voix comme si elle parlait à quelqu’un au loin) J’aime le vrai café, rien de mieux qu’une cafetière à piston pour en extraire le vrai goût, ni amer, ni acide, juste âcre, doux ensuite et long en bouche. Tu ne devrais pas y mettre cette moitié de sucre en plus, ça lui enlève de sa force.

MC – (il pivote vers la scène tandis que Sally Monel lui tourne le dos) Personne, mais si chaud, elle devait être là, comme à son habitude, dans la cuisine à siroter son arabica mexicain en l’attendant. Métal contre verre encore, une manie qui l’agaçait, touiller le café encore et encore tout en le buvant jusqu’à la dernière goutte. Avait-elle peur que son arôme ne retombe au fond ? Son regard alla ensuite à la bosse au bout du lit, son pyjama qu’il avait expédié là juste avant qu’ils ne fassent l’amour. Il eut tout à coup très froid. Il repoussa les draps, allongea les bras et plia le tronc jusqu’à devenir une ligne. Il déplia ensuite son bas de pyjama et l’enfila tout en se redressant et en sortant du lit. Les deux pieds nus frémirent au contact du lino. Il s’arrêta un moment, le regard vague, il ne vit rien. Une main se tendit à l’aveuglette et une paire de lunettes se posa devant ses yeux sur son nez. Il vit les mules, les enfourna et se leva. Bruit de verre contre bois, bruit du café qui coule, forte odeur de miel qui se répand, bruit de chaise qui racle du carrelage, grincement de bois et silence.

MC tourne le dos à la scène, Etienne Coli et Sally Monel lui font face

Etienne Coli – Rien ne vaut un toast fumant de pain de campagne sur lequel fond du miel de Bourgogne.

Sally Monel – Tiens, bois ton café tant qu’il est chaud et remue-le bien, ça dégage toute sa saveur.

Etienne Coli – Je préfère le thé noir, mais je suppose qu’il n’y en a pas ici.

Sally Monel – Tu supposes bien.

Etienne Coli – Tant-pis, je te remercie, c’est gentil.

Sally Monel – Une seule réponse aurait suffit.

Etienne Coli – Quoi ?

Sally Monel – Non, rien, bois tant que c’est chaud.

Etienne Coli – C’est pour qui la troisième tasse ?

Sally Monel – Tu sais bien.

Etienne Coli – Il est encore là ?

Sally Monel – Non, justement, il n’est pas encore là.

Etienne Coli – Et tu vas l’attendre longtemps ?

Sally Monel – Il le faut bien.

Etienne Coli – Pourquoi ?

Sally Monel – C’est lui qui a la clef.

Une carte de la reine du cœur immense descend du plafond.

La reine rouge : Nous courons pour rester à la même place.

Etienne Coli – D’où sort-elle celle-là ?

Sally Monel – De l’autre côté du miroir, je crois.

Etienne Coli – Franchement c’est n’importe quoi, du Caroll Lewis, ici, dans cette histoire aussi terre-à-terre qu’un radis qui pousse dans le jardin. Le Maître Conteur a du perdre la boule.

Sally Monel – Fais gaffe, il entend tout ce qu’on dit.

Rapide mouvement des personnages, la carte reste immobile en avant plan, Etienne Coli et Sally Monel tourne le dos à la scène et MC lui fait face.

MC – Ah les lascars ! Ils font semblant de ne pas savoir ce qu’est l’hypothèse de la reine rouge !

La reine rouge – Si je puis me permettre, c’est celui qui dit qui y est.

MC – Tu n’étais sensé avoir qu’une seule réplique, pourquoi tu continues ?

La reine rouge – L’inertie, sans-doute.

MC – Oui, l’inertie, on va dire ça. En attendant, tu remontes là-haut.

La carte remonte.

MC – Plus une espèce a en elle de la diversité et plus elle peut résister aux attaques de la diversité de l’autre. Pfff ! Enfin je l’ai dit. Parfois il faut que le personnage meurt pour que son hypothèse demeure. Courir pour rester à la même place. Comment cette idée lui était-elle tombée sur la tête alors qu’il venait à peine d’enfiler ses pantoufles ? On devrait toujours faire attention aux lectures qu’on fait avant de s’endormir. Bref, il s’est levé, s’est habillé et puis est allé rejoindre sa femme et son ami à la cuisine.

Les personnages tournent sur eux-mêmes, ce qui fait qu’ils restent dans la même position même s’ils se parlent, MC est de face et les deux autres de dos.

Sally Monel – Tiens, te voilà enfin chéri. Allez, dépêche-toi avant que le café soit vraiment froid.

Aparté entre Etienne Coli et Sally Monel

Etienne Coli – Alors c’est lui qui joue Dog Hot ?

Sally Monel – Oui, le régisseur n’avait que trois malles et trois, il paraît, c’est un bon chiffre.

Etienne Coli – Ouaip ! Tu parles ! perso je trouve que c’est le plus mauvais qui soit.

Sally Monel – Pourquoi ?

Etienne Coli – Ben regarde-nous avec lui.

Sally Monel – …

 MC – Refais m’en un neuf, ça va pas te prendre mille ans.

Sally Monel – Hein, quoi ? Ah oui, ma réplique… Mille ans, non, mais mille secondes, certainement.

Etienne Coli – Ah le temps ! J’ai l’impression qu’on se battra toujours à cause de ça.

MC – Qu’est-ce que tu racontes, toi ?

Etienne Coli – Rien, comme tous ceux qui ont parlé du temps.

Sally Monel – C’est bon je vais t’en faire un neuf, même si le vieux était encore bon.

MC – La question n’est pas là ! Je veux du neuf parce que c’est plus frais que le vieux, c’est tout.

Etienne Coli – Frais, peut-être, riche, certainement pas. Voilà pourquoi j’aime mieux le thé noir au thé vert.

MC – Tu confonds tout. D’ailleurs qu’est-ce que tu fais là, si tôt ?

Etienne Coli – Un voisin et ami ne peut-il rendre visite à l’improviste ?

MC – Si, mais bon, c’est juste qu’à vous entendre de ma chambre j’ai cru soudain que notre temps avait été perturbé.

Etienne Coli – Votre temps ?

Sally Monel – C’est un truc qu’il a inventé après notre union, notre temps à nous, unique et immobile au milieu de celui des autres, coulant.

MC – Croulant.

Sally Monel – Oui, croulant, j’avais oublié.

MC – L’oubli… ça commence vraiment.

Etienne Coli – Tourne-toi donc vers nous pour qu’on prenne tranquillement notre petit déjeuner.

Sally Monel – Oui, tourne-toi vers nous.

MC – Nous ? alors c’est vous, Nous ?

Etienne Coli – Ben oui ! Nous n’y pouvons rien si tu es le seul à l’envers !

MC – Moi, à l’envers, mais le public est devant, je suis dans mon droit, au contraire.

Etienne Coli – De quel public tu parles ?

MC – Mais de celui qui est devant, qui nous juge, qui ne peut entrer dans notre bulle mais peut la voir.

Etienne Coli – Tu sais ce que je vais faire à ton public, moi ?

MC – Attention ! pas de gaffe, surtout !

Etienne Coli – Tu verras, ça te fera du bien.

Etienne Coli lève les pans de sa veste et baisse son pantalon, laissant voir ses fesses toute blanches dessous.

Sally Monel – Le jour où une femme pourra montrer ses fesses en public et qu’on le prendra pour un signe de révolte et non d’exhibition, alors un petit pas sera fait vers l’utopie universaliste.

MC – N’en rajoute pas, toi !

Sally Monel – Juste un clin d’œil, j’ai pas le droit ?

MC – Les private-jokes c’est jamais bon pour le public, il a l’impression d’être mis à l’écart.

Sally Monel – Désolé.

Etienne Coli – Franchement, Dog Hot, on t’a longtemps attendu, alors si c’est pour que tu nous casses les pieds.

Pendant la réplique, MC s’éloigne en suivant la ligne de fuite de la perspective, et il se trouve déjà au fond de la scène quand il répond.

MC – J’ai l’impression de n’avoir servi qu’à vous mettre en lumière, alors…

Sally Monel – Que veux-tu dire ?

MC – Trois n’est pas un bon chiffre pour un dialogue, ni pour autre-chose d’ailleurs.

La lumière diffuse qui illuminait toute la scène se rapetisse en un halo qui entoure Sally Monel et Etienne Coli qui reste immobile, sans rien dire un instant, puis se donnent la main.

Sally Monel – Tu crois qu’il sait ?

Etienne Coli – Je crois, oui, puisqu’il s’en va.

MC – (voix qui s’éteint) S’attacher à l’instant, c’est bien beau à dire, mais si l’instant s’effondre, même un chien s’en délivre.

Le rideau tombe.

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21 décembre 2011

Quand l'inconscient se fait chien

Texte écrit suivant les propositions P142-144 de l'atelier des Poudreurs d'Escampette.

 

On espère en Dog Hot


Le lieu peut être n’importe quoi empreint de Culture, je considère ici que c’est un musée.



  • lut

  • Idem

  • Longtemps que t’es ici ?

  • Je ne me souviens plus.

  • Comment tu peux le dire ?

  • Comment je peux dire quoi ?

  • Que tu ne te souviens plus.

  • Ben, je l’dis, c’est tout.

  • Tu t’en souviens du jour ?

  • Quel jour ?

  • Celui depuis que tu ne t’en souviens plus.

  • Ben, non, justement. Je ne m’en souviens PLUS !

  • Ben, justement, comme tu dis, tu ne peux dire PLUS que si tu te souviens du jour d’où tu ne te souviens plus.

  • Je vois, je dis je vois comme le sourd dit j’entends, ceci dit, je ne peux plus le dire différemment, c’est PLUS ou DE RIEN.

  • Pourquoi ?

  • Une règle.

  • Quelle règle ?

  • Une des couleurs de Rimb’ que je ne peux plus voir.

  • Une quoi ?

  • Une qu’est plus ici, tu vois, je les dis toutes ici hors elle.

  • Pourquoi ?

  • Stop tes pourquoi, tu te recycles.

  • Ou je tourne en rond.

  • Du non-sens en plus, tu cumules.

  • Pourquoi du non-sens ?

  • Ben comme tout, le sens, on en vit.

  • Bof, je crois que le sens doit être défini, il n’est ni évident ni pleinement incisif.

  • Défini, défini, c’est vite dit. Comment et qui ?

  • Comme on veut, n’importe qui !

  • On est libre, tu veux dire ?

  • Ben, comme toujours, entre deux interdits.

  • Ou trois, et les sens obligés.

  • Oui.

  • Et tu te souviens de quoi sinon ?

  • Je ne me souviens plus qui dit quoi.

  • Tu veux dire que tu ne suis plus ce que tu dis.

  • Non je ne suis plus qui le dit.

  • Tu dois reprendre du début.

  • Oui, c’est mieux.

  • Et tu te souviens de quoi sinon ?

  • Je n’en suis que moins encore, donne-moi un début.

  • Ok ! on recommence.

Pour ceux qui ne pigent le cf, enfin ce dont ils se souviennent, voici le lien 

  • Dis, tu te souviens de Bon, le chien ?

  • Celui qui répond wouf wouf lorsqu’on lui dit « Bon » ?

  • Lui-même ! Tu veux que je te conte son histoire ?

  • Reconte puisque tu bis et que je ne me souviens plus si tu triches !

  • Son premier proprio (le chien est un meuble, évidemment).

  • Pourquoi cette digression ?

  • C’est une référence.

  • Qui nous reporte où ?

  • Cf un texte du même ouvrier1 de Not Godot, et puis, bien-sûr, le code de propriété publique et privée.

  • Le Code-Civil2, tu veux dire ?

  • C’est pour le rire.

  • Ou le dire… bon, continue.

  • Son proprio, donc, un type plein de morgue et flibustier

  • Je ne me souviens de rien et de ceci encore moins, c’est si vieux ?

  • Flibustier en le sens figuré, voyons ! Rien de commun ‘vec ceux qui enterrèrent des butins et tétèrent moult seins doux en les ports d’une immense mer non guerrière3 dessous les crinolines de quelques nouvelles disciples du directeur du premier Lycée4.

  • C’est si long pour dire des putes ?

  • Long, non, courtois plutôt. Suivons l’onde polie d’une douce mélopée orphique, veux-tu ? On est tout de même en un lieu élu des Dieux, un temple de culture.

  • Je crus entendre un moment une volonté d’user du lexique moderne, les mélopées nous enfoncent en des temps très vieux et non les moins producteurs de somnolence. Si tu veux que je me souvienne, évite de m’endormir ou j’oublis tout !

  • Si on ne peut plus user des termes obsolètes…

  • Désolée de te porter ce coup de broc dur in english (brocard) sur le front lors-même que tu me romps les pieds et que je sens comme un condiment d’ocre et de noir de Dijon qui me pique le nez.

  • L’eusses-tu eu court , n’eusses-tu rien senti ?

  • Et toi, l’eusses-tu cru ?

  • C’est du tout cuit. Bon, ok, je n’y vois goutte et j’entends encore moins. C’est rien, je me comprends. Je reviens donc où nous en étions… mon histoire du flibustier et de son chien, Bon. Et comme je sens que le début te gonfle, je gifle tout de bon et je prends le tremplin (batoude) stylistique qu’on nomme ellipse et on se retrouve direct en scène.

  • Je te suis résolument, le temps de finir ton début je pionce et le voisin itou.

  • De quel voisin tu m’interpelles ?

  • Je te le révèle in fine, suspens oblige. Bon, ce conte, il vient ou c’est une cane dépourvue d’effet et de culture (canular) qui donne du bec et sème derrière elle des fientes et non des œufs. Dis différemment : pour perdre du temps et ne rien dire ?

  • On dit toujours rien même si on dit tout…

  • Non, enfin oui, je veux entendre pour croire, commence !

  • Bon… Une scène, en une espèce de lieu peint de Gégé Grrrr ! Ouste5 ! Ouf ! Elle est encore muselée. C’est une grève ou un désert, visibilité réduite, le vent et une espèce de fog ou de smog dissimule tout.

  • Si c’est du smog ou du fog ce n’est nullement le désert, il doit s’y joindre de l’humide.

  • Ne m’interromps point ou le tremplin elliptique est fichu. Du fog en plein désert c’est de l’ordre du possible, Spirou en est témoin.

  • Si on se met en mode BD belge et délire on peut tout dire.

  • C’est le but, tout dire… Le flibustier est emmitouflé d’une longue veste comme celles des trois tueurs en lieu de repos du chemin de fer6 dont le but est de flinguer C. Bronson in le premier des « Once Upon… » de Sergio Leone7.

  • Un film culte qui peut se conserver et se détendre sur les murs de la bibliothèque du Congrès sans gêner.

  • Je te le concède… Revenons-y… Il est furieux contre le vent et fustige de temps en temps son chien d’ un long bout de bois pour trotter. Suit dès lors un cri puis le chien se met en mode tripode. Des fois c’est un des pieds qu’est moribond, des fois le deux et des fois le trois. Un peu comme le non-génie que l’ouvrier du verbe met en ces trois propositions. Un cheminement clos et dickensien (claudiquer) hormis qu’ici, c’est un chien et non un petit d’homme. Le chien donc cri, clopine et le relent de lenteur qui s’ensuit émeut derechef notre flibustier. Ici je décris ce dernier qu’on n’entrevoit que difficilement sous le fog ou le smog. C’est pour mettre du réel où semble vide le récit. Le vent humide et siliceux se colle sur l’hostile figure en sueur du flibustier et y forme un summum de totem d’ocre et de gris mêlés qui s’effrite dès qu’il se reconstitue. Rien ne remue derrière ce mince mur du moi lorsqu’il fustige son chien. Suivent les cris si piteux qu’ils ont coulé des pleurs sur une figure tourmentée de Rodin. Et nul génie ne dut, un jour en l’hier, insuffler une conscience munie de pitié en le mur fin qui protège l’esprit de notre flibustier.

  • Heeeeee…. Hemmmmmm… Ton récit me gonfle… Heeeee… Hemmmmm… le cœur d’un tendre et écœuré (glauque) soupir… Heeeee… Hemmmm… Tu me donnes envie de jouer les Tweetee cal mon glos, ton plécieux plojet est si glos que seule une soulis peut en soltil.

  • Tu veux me brocher encore ou quoi ? Sinon, j’ose dire, si Proust me le permet : « Elle est disert en sermons »8 et muette en compliments.

  • C’est pour rire, voyons ! continue d’où tu es, t’es sur le bon chemin.

  • Oui, or donc, le flibustier pousse son corps contre le vent et fouette son chien dès qu’il est lent. Le chien crie et l’homme, un sourire cruel et concupiscent sur son horrible figure mince et dure lui répond : « Bon… C’est ce que tu veux, hein ? Tu supplies pour en recevoir encore, hein ? » Et le chien, qui ne peut s’en empêcher de répondre : « Wouf ! Wouf ! » Ce qui veut dire pour l’homme : « Oui ! Oui ! » Et onques depuis le chien n’eut de trêve ni sursis9.

  • C’est du St-Simon tournicoté ou je me trompe ?

  • Eh bien c’est ici que finit le re-conte. Qu’en dis-tu ?

  • Quoi ?! C’est l’histoire complète ? Où est le drôle ?

  • Lorsque je dis « drôle » c’est toujours en le sens étendu du terme (lato-sensu ).

  • Oui, bon… je ne dis rien sinon tu te vexes. Le voisin pense idem, je suis sûre.

  • De quel voisin tu m’interpelles encore ?

  • Quoi, tu ne le sens donc point ? Il est juste ici, sur mon côté droit. Si je ne fusse figée en cette peinture comme toi, j’eusse pu tourner mon chef et le voir et te dire comment il est.

  • Je ne sens rien, moi !

  • Evidemment, il est trop loin de toi, moi je l’entends presque respirer tout figé qu’il est.

  • Et il s’occupe comment ?

  • Il écoute peut-être et il lit l’effet que nous induisons chez les visiteurs.

  • Pourquoi il ne dit rien ?

  • Soit il est sourd, soit il n’entend rien.

  • En quoi c’est différent ?

  • S’il n’entend rien c’est comme s’il fût sourd, il ne peut répondre.

  • Tu veux dire qu’il est utile d’entendre pour répondre.

  • Non, pour moi non, lorsque je n’y entends rien je réponds que j’en veux plus.

  • Oui, c’est évident, enfin, je crois. Et il s’occupe de quoi encore, dis-moi.

  • Il est très concentré sur l’impression des visiteurs, il veut être vu rigide et tout empesé de dignité.

  • Oui, ben si c’est ce qu’il est, même s’il m’entend ce n’est nullement un bon client pour moi.

  • Oh ! Lors donc, Monsieur possède de bons clients ?

  • Ben, toi !

  • Moi, c’est ludique, je ne peux bouger et j’omis dès le début de me constituer une surdité.

  • Tu préfères entendre tout de même ?

  • Ne point vouloir entendre ne mérite nullement d’être sourd, dit le dicton. Disons que ce re-conte me tient debout en lieu et en droit d’espérer.

  • D’espérer quoi ?

  • Que ton menu de chien froid monte en joules. Conté une fois, on s’en remplit comme d’un foyer, or le re-conte revient toujours le même et me refroidit.

  • Désolé, c’est le seul conte que je possède, le reste c’est du recopié.

  • Ne sois donc point désolé, tu me tiens éveillée et c’est ce qui compte.

Tout s’éteint.

  • Fin des visites, le musée ferme.

  • Bonne nuit.

Plus de bruit, le silence est entier, puis on entend, d’une voix presque étouffée :

  • Je lutte depuis une plombe pour ne m’endormir point. Ces péroreurs ont le chic pour me figer plus que je ne le suis. C’est bien, n’empêche, il doit être possible d’épicer cette histoire de chien tout de même. Bonne nuit.



1 : L’ouvrier en question est, bien-sûr, Ethan.



2 : Code Civil 2002 (sorry c’est le seul que j’ai dans ma bibliothèque) : Art. 528 (L.99 du 6 janvier 1999) Sont meubles par leur nature les animaux et les corps qui peuvent se transporter d’un lieu à l’autre, soit qu’ils se meuvent par eux-mêmes, soit qu’ils ne puissent changer de place que sous l’effet d’une force étrangère.

Cet article fait partie de la section concernant les Biens et leur distinction, le chien a donc un propriétaire.



3 : L’Océan Pacifique (Les flibustiers avaient coutumes de saborder les espagnoles de ce côté-là aussi (l’autre île de la tortue « galapagos » en sait quelque chose) et pas qu’aux Caraïbes ;-) )



4 : Aristote, dont les disciples étaient appelés péripatéticiens à cause de leur goût de la promenade sur les trottoirs de l’école.



5 : Gérard Garouste, le tableau en question est « Le classique et l’indien »



6 : La gare en gros, en très gros même ;-)



7 : La scène mythique qui ouvre « Il était une fois dans l’ouest » avec Charles Bronson. Le film est conservé à la Bibliothèque du Congrès (haut lieu de culture). M’étant mis aux trois propositions j’ai tout de suite pensé à cette scène décrite ainsi un peu plus loin dans le film :

J'ai vu trois de ces cache-poussière tout à l'heure, ils attendaient un train...

— ???

Il y avait trois hommes à l'intérieur des cache-poussières.

Et alors ?

A l'intérieur des hommes, il y avait trois balles.

La scène en elle-même est vide de sens, mais elle s’étire, elle s’étire et envahit jusqu’à la fin notre mémoire et donne à tout le film une atmosphère particulière, étouffant en quelque sorte tout le reste.


8 : « Il était disert et savant » Proust, citation lue dans le Petit Robert


9 : « Et onques depuis il n'y eut plus là-dessus la plus légère difficulté (SAINT-SIMON 1, 29) » Citation donnée par le Littré 1880

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20 décembre 2011

Intention de vote 2012

C'est nous qui voterons

 

En un temps qui n’est de notre temps, vécut un chien qui s’est nommé Theon. De tout temps lui dit-on, tu n’es qu’on. Lors fit-il vœu d’être bon. Lorsqu’une lettre seule vous différencie, il est toujours bon d’en jouer.

Theon ne fut onques figé en le moment. Toujours il fut de tous les temps. L’homoncule, qu’il fut réel ou non, fut de tout temps son seigneur. L’Histoire fut, l’Histoire est, l’Histoire serons. Les lignes qui se sont filées, les Thésées les ont oubliées, elles sont droites, uniques, figées. Que nous les sussions ou non importe peu, elles furent, sont, c’est tout. Pour le reste, le multiple est le plus sûr.

Diversifions-nous, se dit-il toujours. Qui ? Le chien qui erre, celui qu’on dit figé en le moment et qui est de tous les temps. Il voit l’hier, il voit ce qu’il voit, et puis il voit ce que nous verrons. Son seigneur, eh bien, c’est nous, bien-sûr. Et lui, qu’est-il ? Ce que nous en ferons.

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18 octobre 2011

à JJG

Un autre chemin

 

D'aussi loin que je me souvienne, mon cœur était las et mon espérance vaine. J’avais cependant le goût des lendemains, me disant que rien n’est plus beau que la foi incertaine. La Certaine, la Mort, était trop figée dans le courant de l’absence, ce long, ce lent silence. Des bribes d’enfances, bouts de scènes aux champs incultes et au regain immense me reviennent au cœur comme un sang chargé de toxines et d’oxygène, source de nécrose et de vie.

« Je me souviens » a le goût âcre d’un café noir sans sucre sur le toit d’une bergerie. C’est un goût fort qui ravive l’âme comme il ravivait jadis le corps. Tes yeux, ton visage et ta main dans ma main, ça n’a l’air de rien, c’était le miel qu’avait couché le destin sur ma tranche de pain noir. Nous nous en allions, dès l’aurore, comme le dit la chanson et nos pas sur le même chemin traçaient des sillons dans lesquels germaient les fleurs blanches de l’amitié.

Oh, nous n'étions pas très bavards, il importait peu que nous le fussions, la langue était pour nous d’un usage trop rare pour l’user à de vains caquètements. Les autres nous disaient un peu bizarre, un peu à part, mais cela n’avait aucune importance. Nous avions le soleil, la montagne et la lune et puis j’aimais tes silences et tu aimais les miens. Au gré des allées et venues des chèvres et des moutons, je tressais des paniers d’osier et tu pressais le lait pour en cueillir la crème ou le fromage. Dans le fonds, la parole était inutile, muets nous nous entendions bien.

Je savais de tout temps que tu étais un peu différent, tu ne correspondais pas à la masse ou alors, Michel Berger te l’avait dit en te nommant « David », c’est la masse qui ne te correspondait pas. Je t’ai suivi jusqu’à l’essoufflement, je les ai rejeté quand ils venaient se pendre à moi. Tu étais différent, c’est certain, et moi je n’étais pas comme eux. Les yeux des autres me tournaient parfois le cœur, je t’ai cru hautain, un peu méprisant pour tous leurs jeux d’enfants et puis il suffisait que tu me regardes pour que je comprenne : je n’avais d’yeux que pour toi et c’est leur mépris à eux qui me faisait te salir, te rendre orgueilleux quand tu ne l’étais pas. Je me souviens, et c’est ravissant, nous pleurions les yeux dans les yeux, pour avoir dit un mot trop dur au galopin qui avait sauté le mur pour chiper des amandes ou des pêches encore vertes. Et nous riions aussitôt après, un peu méchamment, en l’imaginant agenouillé et faisant la grimace sur le bord d’un fossé.

J’ai reçu tes premiers poèmes, ils avaient le même goût que la crème jaune qui coulait de tes mains après la présure, des larmes douces sur tes joues rondes qui me berçaient comme on berce de quelques mots l’enfant qui s’éveille d’un cauchemar. Je me réveillais alors de ces peurs sans objets qui ne cessaient de me mordre et nous riions de moi, de toi, de tout ce bonheur qui s’étalait devant nous et que nous ne voyions pas. Nos rires étaient rires et nos peines étaient peines, nous n’avions pas encore ces voiles de politesse, de lâcheté ou de suspicion qui leur faisaient transformer toutes les émotions en spectacle. Nous étions seuls, uniques, chacun touchant l’autre en écho.

Je t’ai joué mes premières notes sur un vieux luth andalou que ton grand-père avait apporté de l’autre côté de la mer, du temps où il y avait la guerre. Cela n’avait rien à voir avec les mélodies enchanteresses s’étirant haut des cordes de la vihuela de Fernando Sor mais tu écoutais les yeux mi-clos et j’avais l’impression alors que mes trilles étaient des petites fleurs de son, simples et malhabiles, un peu fausses, un peu sottes mais qui valaient toutes les sonates des plus grands compositeurs. Nous étions seuls, au bout du monde et je n’entendais que tes bravos alors qu’ailleurs, de tristes sires plus talentueux, habités d’un génie pur, devant des marionnettes opinant du chef au même rythme qu’un notable métronome, souriaient comme on grimace  en saluant devant le piano.

On a commencé à se perdre de vue à l’adolescence, je devenais femme quand tu restais encore un enfant pas comme les autres. Je t’aimais toujours, mais la joie, même artificielle me faisait soudain plus de bien que ton pale sourire. Avec le regard des autres, je te trouvais un peu trop austère, c’est venu comme ça sans que je me rappelle comment. Je voulais rire aux éclats, je voulais sortir de mon corps alors que toi tu restais un peu trop sérieux, un peu trop secret. « Un peu trop », je me souviens bien de cette ritournelle avec laquelle je t’agaçais les oreilles, tu étais dans l’ombre de tes mots alors que moi, j’avais besoin de musique, de lumière, puis aussi de futilité. Nos rires étaient francs, nos larmes étaient vraies mais j’avais besoin d’air, de portes ouvertes et aussi des autres pour m’empêcher de tomber une fois le seuil franchi.

Ton amitié était exigeante, entière, exclusive, tu me suivais partout où j’allais, tu me guettais de loin quand je te disais de me laisser tranquille, de me laisser m’amuser comme je le voulais. Tu ne disais rien, tu me suivais c’est tout, comme je t’avais suivi autrefois. Quelques mois, quelques années nous séparaient à peine de notre paradis commun et pourtant, dans ma tête, c’est devenu « autrefois ». J’oubliais dans la joie éclatante du monde les angoisses, je ne rêvais plus, j’étais délivrée et tu n’étais plus qu’une ombre. Tu m’as suivi longtemps et puis, tu as commencé à être absent. Je te croisais quand les vieux me disaient d’aller chercher le lait ou le fromage, je te croisais en bas dans le village aux beaux jours, quand je dansais avec les jeunes-gens comme moi jusque tard au son des flûtes et des guitares. Je voyais ton ombre s’effacer de ma route et se perdre, souvent, puis plus longtemps. Je t’oubliais jusqu’au moment de venir chercher, de temps en temps, un pot de crème, un bidon de lait, une motte de beurre. Je venais seule au début, puis avec des amis, les mêmes ou différents. Ils te connaissaient aussi, nous allions à la même école, au même étang pour nager, à la même source pour remonter l’eau jusqu’à nos maisons. Je t’avais oublié, mais eux, parfois demandaient de tes nouvelles. Ta mère nous disait que tu partais en vacances. Nous ne comprenions pas ce qu’elle voulait dire. De nous tous, tu étais le seul qui ne parlait jamais de partir.

Je t’ai oublié, comme cela, pendant des années et puis un jour, mon petit garçon a fait résonner les cordes d’un vieux luth andalou au grenier de notre maison. J’ai monté quatre à quatre les escaliers, je les pris dans mes bras, lui et le luth et je me suis effondrée. Je t’avais oublié, non, je m’étais oublié et là, une part de moi est revenu. J’ai posé mon garçon par terre et je lui ai joué comme je les jouais à toi, ces petits trilles que les musiciens insèrent comme une cerise sur un gâteau, histoire de donner de l’appétit. Mon petit garçon, les yeux fermés, m’a écouté, a ri et tout m’est revenu.
Je suis retourné te voir, mais ta mère a continué à dire que tu étais en vacance. Elle ne mentait pas quand j’y pense et c’est pour cela peut-être que je t’ai fui quand j’ai eu envie d’autre chose. Je sentais bien que tu ne pourrais jamais m’offrir ce que je désirais, une joie toute simple et ordinaire. Au paradis nous étions seuls, coupés du monde, nous étions en vacances de vie, en vacances d’envie. La mort n’était pas notre ennemie, nous n’en avions pas peur, nous étions hors du temps, la vie n’avait pas cours, rien ne bougeait jamais, tout revenait toujours pareil et mes angoisses qui s’éteignaient dans ton regards, elles aussi revenaient au moment du partir, au moment du dormir. J’ai cru un instant que c’était ma fuite qui t’avait mis à l’écart, j’ai cru bien des choses en revenant chez toi pour te revoir et encore plus en repartant chez moi certaine de t’avoir perdu. J’ai trouvé bien des raisons toutes raisonnables et fausses, bien entendue, et puis la vérité, celle qu’on suppose, celle qu’on cache, celle qu’on chuchote, celle qui dérange, celle qu’on élude, ton autre chemin, ton autre chemin.

Je sais bien que je t’ai perdu, que jamais plus je ne te retrouverai, et cependant j’ai envie que tu me dises où tu es allé et comment tu t’y sens. J’aimerai tant, pas pour toi, je sais, juste pour moi, dis-moi, s’il te plaît,

Dis-moi les voix, les envies qui te mènent
Dis-moi les vents, les courants qui t'entraînent
Les idées fixes et les clous qui te rivent
En quelles errances, immobiles dérives
Dis-moi les songes qui frappent à ta porte
Les illusions, les diables qui t'emportent
Vers quel ailleurs, mirage sans angoisse
Sans temps perdu, sans seconde qui passe
A quoi tu penses quand revient le soir ?
Tes quatre murs renferment quelques espoirs ?

Que doit-on lire dans ton sourire idiot ?
D'autres désirs, sans paroles et sans mots ?
Montre-moi ton autre chemin
Décris-moi ton autre chemin


Dis-moi tes signes et dis-moi ton langage
Les horizons des barreaux de ta cage
Vois-tu le blanc, le bleu-ciel et le rose
Que vois-tu quand tes paupières se closent ?
Et puis me voilà, te parlant de ma vie
De son niveau, ses ennuis, ses envies
Sa course vaine et mon manque d'amis
A tes yeux vides, ton absence ahurie

Montre-moi ton autre chemin
Décris-moi ton autre chemin

 

Danahm – octobre 2011

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19 septembre 2011

à Paulo

Du vague à l'âme

 

 

Il est sorti de la mer comme Aphrodite de la nue. Nu, il ne l’était pas, mais qui sait ce que cache l’habit quand il dévoile autant de nous-mêmes ? Saint Martin, en donnant un pan de son habit, s’est bien couvert d’une aura dévêtue qui ne l’a plus jamais quittée.

 

Oh heur au haut des espoirs, emplis-moi de l’amour qui vient et jamais ne repart ! C’était ma litanie, mon chant du jour et de la nuit, ma fragrance subtile au purin qui m’entourait.

 

Qui parle mieux à sa douleur sinon le poète. Endors-toi, lui dit-il, oublis-moi. Mais elle est là qui rampe d’abord au bord des lèvres qu’elle élargit en un gigantesque bâillement ouvrant les fissures et puis, petit à petit, s’incruste sur la peau comme de petits rires grinçants qui picotent à n’en plus finir et s’insinuent par des chemins inconnus jusques au fond du cœur.

 

J’en étais là quand il est venu et m’a prise dans ses bras. D’abord je ne voulais pas, il était beaucoup trop grand pour moi et son sourire figé me faisait peur.

 

Quand il a surgit de la mer, croyez-le ou pas, j’ai fui alors que je le trouvais beau à en mourir. Ce n’était pas sa peau, ce n’était pas son corps, ce n’était pas sa taille, ce n’était pas ses mots, non, c’était juste son sourire et son regard. Comment peut-on ne pas fuir la beauté quand elle se présente ainsi à vous sans crier gare ?

 

Après, de visite en visite, il est resté là, immobile sur la plage, son sourire s’est fait terne et sans message. J’ai eu beau tourner autour, tenter d’en tirer un mot, une frustration, une colère, un bout d’émotion naturelle, rien…

 

La beauté comme la laideur ne sont pas humaine. On les cherche malgré soi, elles nous attirent, mais elles ne nous retiennent pas.

 

C’était un dimanche de novembre. Le sable était gris et la belle Méditerranée avait disparu sous le manteau de la nue. Je suis passée à côté de lui sans le voir et c’est peut-être pour cela qu’il m’a retenue. Nul ange aussi sûr soit-il de son existence n’apparaît sans vouloir être vu. Comme je vous l’ai dit, je l’avais déjà vu, mais sa beauté m’avait retenu. Et là, son sourire éteint, béat, avait tremblé.

 

- Ne me voyez-vous donc pas ? Me demanda-t-il.

 

Je l’ai vu ! Ses lèvres tremblaient d’incertitude, sa peau avait le goût de la peur, ses yeux quémandaient un regard, et son corps s’est accroché à moi avant de se fondre dans la vague.

 

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13 août 2011

Petite pensée pour un en Cisjordanie

 

Un grain de lumière s'est accroché à mon œil, le droit, celui qui ne dort jamais. Je vois le monde à travers lui comme au travers d'un miroir que la main peut traverser sans en briser la surface. Un long bâton traverse le vide sans bifurquer jamais ni à gauche ni à droite. Je le tiens fermement entre mes mains et j'attends. J'attends qu'il s'y suspende un bout d'avenir ou un reste de passé duquel je pourrais tirer un regain à la mode de Giono.

Le ciel est immense et mon champs de vision est minuscule. Plus l'age avance et plus ma vision recule. Au bout du bâton j'ai accroché une ligne et au bout de la ligne j'ai nouer solidement ma pince accroche-rêve. J'habite Ovnat sans l'habiter vraiment, la Mer Morte devant s'écoule lentement, si lentement que la ligne qui la traverse n'en brise pas le courant. Mon regard à demi endormi suit la ligne dessus l'eau, dessous l'eau, le temps coule, immobile et rien ne perturbe la ligne, elle ne va jamais ni à droite ni à gauche.

La terre est lourde sous mes pieds qu'ancre la gravité. J'entrevois au bout de la ligne Newton et Souchon qui lui murmure quelque-chose à l'oreille. Je tends la mienne aussi loin que possible, mais elle me revient avec ce simple et impossible impératif : « saute en l'air ! » Newton est là, en face de moi, et son regard transperce la terre puis s'élève en suivant les sillons d'une souche immense d'arbre mort. Arrivé au faîte, en déséquilibre, il tombe. Je me penche sur lui et il me dit : « tout tombe ».

Je n'ai Dieu, je n'ai d'yeux que pour la lumière. Mon défaut est simple à lire, la ligne que je tends est indifférente à la matière. Elle a beau traverser le vide ou le plein, elle ne dévie jamais ni à droite ni à gauche, elle ne récolte rien, elle ne pèse rien, elle n'a pas de couleur et encore moins d'odeur, elle est juste là, au bout de mes bras, elle tombe toute droite au bout du bâton et ne dévie jamais.

Le temps, au-dessus, s'écoule, la lumière prend peu à peu diverses couleurs allant du violet le plus éclatant au rouge le plus profond, juste du blanc ou du noir pour l’œil gauche. Cet œil-là, je ne le comprends pas. C'est le meilleur des deux me répète l'ophtalmologue, c'est le meilleur des deux me dit le logicien, il n'y a que deux états, il n'y a que deux vérités, il n'y a que deux visions, celle du noir et celle du blanc, celle du vrai et celle du faux, celle de la vie et celle de la mort, celle du bien et celle du mal. Mani le simple duplique, à l'ombre de Zarathoustra le complexe universel me prodigue sa leçon particulière mais je ne l'entends pas. Ma ligne descend profondément au centre de la terre, elle suit son mouvement et ne peut donc jamais ni aller à droite ni aller à gauche.

La lumière embrasse mon corps sans l'entraîner jamais dans son sillage. J'ai les pieds profondément ancrés à la terre et c'est là sans doute mon pire défaut. Immobile comme le temps sur le fleuve, j'accueille Parménide au cœur de mon accroche-rêve en jade noir. Son lustre le fait semblable à l'acier et sa complexe transparence le rend plus fin que le verre. L'accroche-rêve tient Parménide par une oreille comme la sagesse a tenu un jour Bouddha. Au lieu qu'il me dise les paroles sûres, c'est de ma bouche qu'elles tombent sans que je sache d'où elles viennent : « L'éternel retour est l'évidence première, sans éteindre jamais la curiosité, elle promeut l'invariance, l'univers n'est pas infini, sa matière est une mais sa lumière est innombrable. Il est impossible de voir en même temps les six faces d'un dé, alors qui peut dire avec certitude ce que c'est qu'un dé ? Et encore moins ce que le lancé de ce même dé peut occasionner pour l'avenir. »

Mon siège est dansant mais, sous moi, il ne danse pas. Il est fait d'une matière souple et malléable, elle épouse mon corps au gré de ses passions de jeûne ou de chairs, elle épouse mes fantasmes de lever ou de coucher, de lancer loin le bâton et sa ligne. La vraie mer, celle qui est mienne est une cage en verre où nage des poissons d'or sans mémoire. L'un d'eux plus ancien ou plus curieux vient à moi de temps en temps pour me saouler de ses yeux iridescents. Sans balancer jamais mon siège dansant, je lui tends ma langue en guise de paume ouverte au salut et il y trace, par un mouvement de queue singulier, un goût nouveau de la vie qui me transporte. C'est agréable et je m'y sens libre bien qu'entravé. Le monde est immense me dit-il mais la lumière enveloppe tout, cela seul me suffit, est-ce un défaut ?

 

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22 juin 2011

Réponse à un texte d'une poudreuse

 

À ma bonne négresse Cath,

 

ça date un peu, mais le sujet est d'actualité

 

Désolé si t'toffense madame, mais c'est l'autre journaleux qui m'a dit que t'étais une négro. Il m'a espliqué que ça voulait dire que t'écris et je signe. T'aurais pas pu être là à mon brevet !

'tain, la vanne sur l'ascenseur en grève solidaire, j'ai kiffé ! Il est en grève depuis kon l'a embauché le type, tu t'rends comptes. Ma mère, par contre, elle bosse dur, pas le choix, c'est l'escalier ou la porte.

J'voulais t'dire, juste comm'ça, ton papelard, chanmé, vrai, la classe ! Mais t'as oublié un truc. Dehors c'est la misère, je dis pas, mais dedans, c'est propre, ça brille, et ça sent bon le makroud (pas possible de le dire dans ta langue) le jour de l'Aïd. Y a plein d'couleur chez moi, vrai, et c'est ça que j'veux mettre sur les murs, la couleur k'y a chez moi.

Ils sont tous à filmer l'extérieur, les journaleux, ça, c'est pas nous, c'est pas nous k'on l'a fait, c'est un truc qu'on nous a refourgué avec l'acte de naissance : contrat signé de force, pas le choix. Quand ils nous causent, les gars de la télé, ils nous mettent toujours dans une cage de bloc dégueulasse, ils disent que c'est pour nous rendre service, kça fera chialer sa mère à Hortefeux. J'y pige rien, je l'connais pas c'type moi, lé jamais venu ici.

Attends ! M'en fous d'ça, keske j'voulais dire. Ouais ! Viens prendre un café chez moi, tu verras, on est comme toi, limite bourge même, ma mère elle a tenu à mettre des copies de tableaux célèbres sur les murs, on a des fauteuils en cuir à l'occidentale comm' y dit mon père, lui ça lui plait pas tout ces trucs de guaouris chez lui, mais bon, ils s'adorent avec ma mère, alors y laisse faire. Bon c'est vrai que là, ma mère, elle est obligé de travailler dur pour ça, mais elle dit toujours que c'est normal, les blancs, c'est pareils, t'as pas vu ça à la télé, ces pauv' malheureux qui vont aux resto du cœur, on voit que des blancs.

J'dis kcé magouille et compagnie, mais j'crois aussi ke Coluche il aurait pas aimé qu'on dise qu'un pauv' locdu c'est forcément un rebeux, les blancs pour les blancs, c'est « tout le monde », les bronzés, forcément, ça interroge, on s'demande s'ils ont pas fait exprès de venir là pour piqué la soupe populaire du ptit catho famélique.

'tain, j'te jure, ton papelard l'était classe, mais j'aurais pu l'écrire tout seul. Et j'tai pas encore dit cke j'voulais : regarde un peu la prochaine fois à l'intérieur, pas juste à l'extérieur, tu verras, y a des gens géniaux, par ici.

Karim, Ludmilla, Paul, Sonia, Mevludin, Zahra (Le club des 6 du 93)

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29 avril 2011

Un petit grain de folie

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31 mars 2011

Petite rêverie en passant

 

Eloge de l'ennui

Trop longtemps j'ai confondu mon goût de l'ennui avec la procrastination. La procrastination est un état qu'on supporte, dans les deux sens du terme « supporter », passif et actif. Ce n'est pas une simple sensation intérieure d'impuissance ou de peur, non, c'est un poids comme ce « ciel bas et lourd » dont parle Baudelaire. Remettre à plus tard, je veux bien, mais remettre quoi à plus tard ? Nous remettons tous à plus tard les choses qui ne nous intéressent pas, qui ne sont pas essentielles à notre survie, à notre bonheur. Seulement voilà, dans la société actuelle, ce n'est plus nous qui choisissons ce qui est essentiel. Alors quand on ne remet pas les mêmes choses à plus tard, quand on remet ce qui semble essentiel au consensus commun, on nous affuble de cet état « procrastination », pire encore, on se targue de dire avec sérieux qu'il s'agit d'une maladie psychiatrique, voire honteuse (cela revient au même pour certaines personnalités condescendantes).

En ce cas le Christianisme et toutes les religions qui remettent à plus tard la béatitude, le paradis, sont le foyer de cette infection. Mais non, ce n'est pas comme cela que le DSM et autres manuel de la mal-portance mentale définissent ce mal mortel. Non, ce n'est certes pas cet honnête homme ou cette honnête femme qui travaille dur sept jours par semaine, huit heures par jour afin de payer le crédit de la maison, de la cuisine high-tech, du dernier salon château d'Ax, du dernier écran plat 3D vision, de la dernière Rolex, etc. Non, eux ne sont en rien pourris par cette maladie, ce qu'ils remettent à plus tard ne nuit en rien à la prospérité de l'économie mondiale. Non, franchement, à quoi sert de profiter tout de suite de tout ce que le travail accumule au cours des ans ? Nous aurons tout le temps d'en profiter quand nous serons vieux et trop mal-portant pour en accumuler encore d'avantage. Je veux dire par là, qu'après tout, nous avons tout l'Après pour profiter du moment présent. Nous ne sommes pas loin de la vision du Paradis au Ciel et non sur Terre.

Trop longtemps j'ai confondu mon goût de l'ennui et la procrastination. Et je m'en veux aujourd'hui d'avoir eu à ce point honte de ces moments de rêveries auxquels me conviait avec tendresse le doux Gaston Bachelard. Il était pourtant hors d'atteinte de ce qu'on nomme l'éloge de la paresse. Sa chandelle lui a brûlé mille fois les doigts avant qu'il ne ferme l'œil tant il voulait comprendre aussi bien l'esprit que la matière. Au vu de l'économie, il va sans dire qu'il n'a pas été très productif, il a trop remis à plus tard les choses essentielles qui sont de suer beaucoup, de consommer immodérément et d'attendre le dernier repos pour s'allonger confortablement sans avoir honte de ne rien faire.

L'ennui est salutaire, mais nous sommes, pour la plupart d'entre nous, trop pourris par la procrastination positive pour en goûter le ferment. « Laisser reposer » est une expression vieillotte à nos oreilles modernes et actives. « Laisser reposer », pourquoi faire ? Allez, vite, ajoutez du levain, monter la température et avaler moi ça vite fait, allez courir un moment pour brûler les calories accumulées, et revenez vite pour la prochaine fournée. C'est cela aujourd'hui, profiter de la vie. Beaucoup en sont fiers, mais personnellement, j'ai honte de ne pas être atteint vraiment par la procrastination.

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