Pensées en bric à vrac

Des pensées écloses au sein de la nuit. Quelques poèmes épars. Un soupçon de philosophie et de littérature pour éclairer l'âme. Juste un terrien qui se donne à voir et à penser.

26 avril 2009

Là où je vis, là où je rêve

Texte écrit il y a quelques temps et que je n'ai pas trouver le courage ou l'envie de développer. Il y mêle fiction et réalité.


C'est une ligne droite avec quelques sursauts, là où le crayon a butté contre les imperfections de la règle. C'est une route longue, étroite, d'où saillent de-ci de-là des arbres mutilés aux moignons dressés plaintivement vers le ciel. C'est le chemin que je prends le matin pour aller vivre et le soir pour aller rêver.
C'est une portion de l'espace qui constitue le lieu que j'habite. Quatre cubes empilables, habitables ont réussi à se loger dans un sursaut de crayon gras mal taillé. Un gribouillis en bas de la page dessine un arbre au milieu d'une cour. C'est un arbre normal. Je veux dire qu'il a des branches longues et étroites à leur bout qui font du vert au printemps, du jaune en été et du rouge à l'automne. En hiver il fait le mort, mais je sais bien qu'il vit parce qu'il n'arrête pas de me sourire. Ses lèvres sont charnus et forment une ovale dure et sombre dont les deux commissures pointent droit vers le ciel.
Un écureuil en est sorti un jour, mais c'était il y a bien longtemps et j'étais un enfant, alors j'ai du rêver.
Aux abords des cubes il y a des rectangles blancs posés sur de l'asphalte gris. C'est là que s'arrêtent les voitures le soir pour en repartir le matin.
Pendant le jour tout est vide. Il ne fait pas bon être sans emploi là où j'habite. Il n'y a pas d'enfants pour tracer des marelles et jouer aux billes dans les trous que font les pas lorsque le goudron est encore chaud. Les enfants, je ne les vois que le matin quand je prends le chemin de la vie et le soir celui du rêve. Ils ont une vie réglée comme la longue route avec, sur les côtés, quelques arbres mutilés, des mercredis, des samedis, des dimanches, des petites et des grandes vacances qu'ils passent le plus souvent bien lovés entre Sakura, la chasseuse de carte, les Pokémons ou, quand ils sont grands et prêts à affronter la "réalité", entre Friends et Sabrina l'apprentie sorcière. Ils se connaissent, ils se rendent visite, mais ils ne sortent vraiment que pour emprunter la longue route, toute droite, étroite, entre le canal et l'usine qui s'allongent tous les deux, gris, informes, empoisonnés. Et au milieu, un long flux de camions, de voitures, de scooters multicolors traînent derrière eux la même couleur grise, informe, empoisonnée.
Il y a deux portes, là où je vis. Une à chaque bout de la grande ligne étroite qui sépare la vie du rêve. L'une donne sur le garde-manger et l'autre sur le garde-fou. La première est immense, hermétique et ne s'ouvre que si on lui présente une carte magnétique. La deuxième est étroite, laisse passer le vent et ne s'ouvre que si j'ai sommeil ou peur de ne pas vouloir me réveiller.
La première donne sur une longue chaîne où s'accrochent des hommes et des femmes plus dociles que les robots qui pendent aux plafonds. La deuxième aboutit à un cube intérieur dont le sol supporte une table, un lit, deux chaises et une multitude de livres et de feuilles blanches ou noircies de bâtons et de chiffres à la Queneau qui couvrent tout mais ne réchauffent rien.
C'est une salle basse de plafond, là où je vis. Il y a des tas de dossiers en fer autour. Ils sont coulissables et chacun s'ouvre sur une centaine de vies, d'hommes, de femmes, d'enfants, de petits enfants, des générations entières d'employés, d'ouvriers, de travailleurs. Certains dossiers coulissent mal, d'autres sortent de leurs rails à chaque fois qu'on les consulte. Alors on y touche le moins possible, on les laisse dormir, mourir un peu. Et quand un de leurs sujets vient pour les déranger, pour en tirer un fruit, augmenter sa retraite, allonger ses congés, on fait traîner les choses, on lui dit de revenir, on espère un temps qu'il a oublié (comme si la misère pouvait s'oublier) ou renoncé, on lui demande de remplir des formulaires compliqués (alors que souvent il ne sait pas écrire), et quand on ne peut plus y échapper, on envoie l'assistant, le sous-assistant, le sous-sous-assistant pour s'en occuper. Ce dernier s'en occupe, et merveilleusement : il oublie une retenue, il saute une ligne, il refait les calculs, il recalcule les faits, et pendant ce temps le sujet en retraite a le temps de mourir et celui qui voulait des congés, en gagne pour le restant de ses jours.
C'est un cube, ou presque, je l'ai déjà dis, là où je rêve. Quatre mètres sur trois pour la surface et deux mètres cinquante pour la hauteur. C'est beaucoup de place quand on n'y fait que rêver et dormir. La table est verte et son unique tiroir coulisse aussi bien que les dossiers suspendus que je fréquente dans la vie. Les feuilles éparses alentours valent moins que les livres jonchant le sol mais, passionément, je veux dire douloureusement, j'ai très peur de les perdre. En dehors des livres, d'une poignée d'ami(e)s, d'une petite grande amie, de quelques frères et soeurs (je sais, cela fait beaucoup déjà), l'écriture est mon seul rêve, mon seul garde-fou.

Posté par danahm à 18:45 - Journal et pensées - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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