05 octobre 2009
Aux lecteurs de la part d'un type qui n'a rien à dire
(Merci à Sonia qui m'a gentiment laissé un commentaire après avoir lu mon texte "Dormir")
C'est l'histoire d'un type qui n'a rien à dire. Les mots sortent de son esprit comme des bulles d'air invisibles, intangibles, ne frappant pas la peau nue des autres en face, les lecteurs. Les mots, en fait, n'ont pas de véritable vie, les yeux glissent dessus, se fatiguent et finissent par s'endormir sans avoir rien appris, sans avoir été touché. Une larme coule parfois, mais c'est une larme d'ennui qu'un long bâillement a fait surgir au bon moment, pour que l'œil se nettoie de toute cette chienlit qui s'accroche à l'esprit, l'hypnotise et le relâche aussi vide qu'il était venu.
Le lecteur s'ennuie à mort, mais qu'en est-il du type qui écrit ces mots ? Il doit lui aussi sentir le mauvais fromage, tout assis qu'il est sur sa chaise en plastique, à taper sur le clavier de son ordinateur avec une lenteur et une obstination qui frôle la bêtise du lemming. Aller tout droit, frapper le mur, revenir, aller tout droit, frapper le mur, revenir, aller tout droit... ad libitum. Pourquoi fait-il cela ? Hait-il à ce point le monde qu'il veut l'ensevelir dans la tombe qu'il se creuse pour lui-même ? Ou alors il n'a pas conscience de ne rien dire : pour lui, écrire c'est forcément dire quelque chose que cette chose soit nulle d'un point de vue culturel, historique, psychologique, philosophique, humain importe peu : ce que l'un considère comme un rien est vu comme un trésor par l'autre. Mais ce n'est pas vraiment cela qui le pousse à écrire : le lecteur, en un sens, il s'en contre fout, ce n'est pas le lecteur qui nécessite l'auteur. Celui qui écrit pour être lu cherche d'abord des lecteurs, ensuite seulement il se met à écrire : un peu comme une usine qui ne fabrique un produit qu'au moment où elle sait qu'il y a un marché qui a besoin de ce produit, et si le marché n'existe pas ou qu'elle n'arrive pas à le créer, alors elle laisse tomber le produit.
Je suis à ce niveau-là l'idée de Rilke à propos de Rodin, c'est l'œuvre qui a des admirateurs, pas l'artiste. L'œuvre seule est reconnue, son auteur est invisible et le restera toujours. Qui connait Rodin, l'homme ? Peu ou prou, personne. Qui connait le baiser : une foule entière. Alors, franchement, qu'admire-t-on lorsqu'on est en face d'une œuvre du grand maître, je veux dire honnêtement ! Est-ce deux petites mains qui ne sont plus ?
Si les mots sont lus, et appréciés, alors que le type qui écrit n'ait rien à dire ou qu'il soit rempli d'un message que l'humanité entière doit écouter, cela n'a aucune espèce d'importance, parce que seuls les mots ont quelque chose à dire, pas le type qui les écrit, eux seuls se retrouve devant l'œil du lecteur, eux seuls sont à chier ou à admirer. Reste que c'est difficile de s'en prendre à des mots, il faudrait les décortiquer, tirer de ce qu'ils n'ont pas dit quelque chose qu'on attendait peut-être qu'ils disent. Tirer du néant un être véritable. Cela est plus difficile, infiniment plus difficile que s'en prendre à l'auteur qui n'est pas là, qui n'existe peut-être pas ou plus, qui est virtuel. Les mots sont pourtant là, devant soi, c'est eux qui ne disent rien, c'est eux qu'il faudrait déstabiliser, c'est d'eux qu'il faudrait tirer la preuve de leur néant. Je suis sûr que, ce faisant, le lecteur qui n'a rien à lire trouverait enfin un sens aux mots qu'il a devant les yeux. Que ce sens soit négatif ou positif importe peu.
Commentaires
longtemps j'ai lu me désintéressant de l'auteur, pensant qu'effectivement seule son oeuvre devait être lue...
maintenant cela me parait réducteur, en partie. connaitre l'écrivain, l'époque, le contexte, nourrit l'oeuvre, aussi. ça fait de moi une autre lectrice.
sinon, est-ce qu'écrire sans avoir de lecteur a du sens ? ou plutot, combien de temps cela a-t-il du sens ? peut-on écrire toute une vie sans se préoccuper jamais d'avoir des lecteurs ?
tout ça pour quoi, ce blabla, pour dire que tu as eu une lectrice aujourd'hui.. ouf !
Merci Lectrice !
Merci Feenix, j'apprécie tes commentaires, ils sont justes touchants, et c'est beaucoup pour moi.
Je me désintéresse rarement des auteurs que je lis. Seulement, à moins de les rencontrer en chair et en os, je ne puis les "connaître" vraiment,même en me documentant exhaustivement.
Je me documente tout de même, la curiosité est trop forte quand l'oeuvre me plaît vraiment. Mais j'ai beau lire jusqu'aux journaux intimes de certains (Gide ou Virginia Woolf), l'oeuvre me plaît, l'auteur parfois me déplait, mais ça ne m'avance que pour écrire une disserte littéraire, pas plus.
Ecrire sans lecteur n'a aucun sens pour moi. Mais nous sommes notre propre lecteur, ne l'oublis pas. Je ne crois pas qu'il faille à tout prix être "édité" pour donner un sens à ses écrits. Ecrire, c'est comme parler un ami très proche, on ne cherche pas forcément qu'il nous comprenne, on partage notre vie avec lui, on partage notre "moi" avec lui, et tant que ça fait du bien, il serait dommage d'arrêter. Reste à ne pas vouloir abreuver le monde avec un égo surdimensionné. Donner à voir, simplement, pas imposer. L'écriture est bonne quand elle est honnête. On peut aimer ou détester, cela importe peu, elle ne doit pas changer en fonction des humeurs, elle ne doit s'accorder qu'avec elle-même, sa vérité.
On peut écrire toute une vie sans avoir de lecteur, les auteurs de journaux intimes en sont la preuve, cela dit, je ne crois qu'il existe un seul auteur sans lecteur (en dehors de lui-même bien-sûr), mais bon, je me trompe peut-être.
Merci de ta visite...
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